La fois où on m'a dit que c'était sans doute de ma faute

Il y a quelques années de cela, j’étais tranquille chez moi.
Un matin ben ordinaire.
Je prends mes courriels, je fais un tour sur Facebook. Je réponds à mes messages.

Dans ma boîte, il y a un message d’une personne que je ne connais pas.
Je l’avoue, ça arrive assez souvent. Il y a un mot dans le message. Un mot et un lien vidéo.

«Tiens».
Naïvement, je clique sur le lien.

C’est un vidéo YouTube.
Le gars, en chest, se filme dans ce qui semble être sa chambre, et fait un rap.Il porte une casquette et semble avoir de la crème à raser sur le visage. Comme s’il était en train de faire sa toilette et que soudain, il a été pris par l’inspiration.
Il a rapé, rapé, rapé, en se filmant.
Et me l’a envoyé.

L’affaire, c’est que les paroles du rap étaient crues. D’une violence inouïe.
De charmants vers du genre «Je vais te défoncer le cul, tu seras mon esclave sexuelle, je vais sortir dans les bars, fourrer des filles et arriver à la maison pis te fourrer aussi.»
Tu te doutes que suite à ça, il n’a pas cité Platon.
Le vidéo finissait avec la phrase : «Si ça t’intéresse, toutes mes infos sont sur Facebook.»

J’étais secouée.
Peut-être que c’était de l’humour que je ne comprenais pas? Peut-être que c’est une vidéo virale que j’ai manquée? Il y a peut-être un contexte qui m’échappait?

Je suis allée sur la page Youtube. La vidéo, qui a été mise en ligne exactement 7 minutes avant que je la reçoive, a seulement 2 vues.
1-le gars qui me l’a envoyé pour vérifier si son lien fonctionnait et 2-moi.
2 vues.

Je ne savais pas quoi faire. J’étais ébranlée.
 J’ai décidé d’appeler la police.
Je n’ai pas appelé le 911 en disant qu’il y avait une urgence et que j’avais besoin de l’équipe tactique, on s’entend. Je n’étais pas hystérique.
J’ai simplement appelé mon poste de quartier pour avoir de l’information.
Je ne savais pas quoi faire et je ne voulais pas rien faire.

Le policier à qui j’ai parlé était…hum…disons peu conciliant.
Je ne sais pas s’il avait une mauvaise journée, si c’était bientôt l’heure de la pause, si la retraite était pas loin, si sa femme venait de le quitter : je ne sais pas.

Mais il ne m’a pas pris au sérieux. Et n’a fait aucun effort pour me le cacher.  

Je lui ai expliqué la situation.
Il m’a dit, en soupirant : «Mademoiselle, c’est peut-être un jeune homme avec qui vous avez eu des relations qui souhaite attirer votre attention ou vous provoquer.»

C’est vraiment ÇA ta première proposition?!

J’ai répondu fermement: «Monsieur, je vous CONFIRME que je ne connais pas ce jeune homme.»

Il a insisté : «Vous êtes sûre? Des fois, dans les bars, vous rencontrez…»
Je l’ai coupé : «Non, je ne le connais pas. Monsieur, dans la vie, je fais de la scène. Ce qui veut dire que beaucoup de gens savent je suis qui et moi, je n’ai aucune idée de qui ils sont.»

Il a changé de tactique : «Vous savez, c’est votre responsabilité, sur les réseaux sociaux, de gérer les gens qui entrent en contact avec vous.»
J’ai voulu répliquer, mais il m’a coupé, de son ton le plus paternaliste :
«Ça fait parti des dangers d’être sur les réseaux sociaux. C’est un choix que vous avez fait et il y a des éléments de ce genre qui peuvent arriver. Vous devriez en être consciente en ouvrant un compte sur ce site. Surtout si vous mettez des photos de vous…»

Je l’ai coupé. J'étais ulcérée. Pourtant, j’ai dit merci beaucoup et j’ai raccroché.

Alors, je résume : je reçois une vidéo vulgaire, déplacée avec des propos d’une violence inouïe.
J’appelle au poste de quartier afin qu’on me guide sur les choses à faire.
Et on me dit, en sous-texte, que c’est de ma faute.
Que j’ai couru après.
Que je couraille tellement que je ne suis pas capable de reconnaître qui j’ai déjà eu dans mon lit.
Qu’en m’ouvrant un compte Facebook, avant de penser à retrouver mes amis, LA PREMIÈRE CHOSE QUE JE DEVRAIS AVOIR EN TÊTE, c’est les gens qui pourraient avoir le goût de m’envoyer des vidéos où ils me demandent  d’être leur femme-objet pour qui ils n’ont pas de respect (Oui c’était une des paroles).
Que j’ai sans doute mis des photos de moi qui amènent à penser que j’aime recevoir des choses du genre.
(Et en passant, même si je mettais des photos de moi en bikini à tous les jours, RIEN ne justifie des messages comme ça. R-I-E-N.)

J’ai envoyé le lien par courriel au SPVM.
En disant «Je ne sais pas quoi faire avec ça, mais je pense que vous devriez prendre connaissance que cette vidéo existe.»
J’ai aussi signalé le compte du gars et averti tous les amis que j’avais en commun avec lui, afin qu’il le bloque et le signale.

Le SPVM m’a répondu pour me dire que la vidéo n’était plus en ligne.
Mais c’est pas eux qui l’ont retiré.

C’est le gars lui-même, dans un éclair de lucidité.

Sur ce coup-là, je n'ai pas de félicitations à faire au SPVM.
Je veux ben croire que tu peux te sentir dépassé par la technologie, mais y’a toujours ben des limites. 
Parce qu’ici, on m’a fait sentir que c’était de MA FAUTE. 
On a essayé de me culpabiliser. Et on a presque réussi.
Pourtant, tu sais quoi?
RIEN n'était de ma faute. 

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